C’est dans les abattoirs et le massacre froid et mécanique d’animaux sensibles que se trouvent inexorablement les attitudes génocidaires froides et mécaniques des hommes. Le lien entre la destruction brutale des animaux et l’annihilation des peuples n’est que trop évident pour quiconque sait reconnaître chez l’humanité son penchant pour les pires abominations. Champs de batailles, guerres fratricides et camps de concentrations jalonnent nos tragiques mémoires, s’étalent dans nos livres d’histoire, s’inscrivent dans le creux des monuments aux morts et donnent toute la mesure de la malédiction qui touche le genre humain. Malgré notre désir avoué et notre espérance de civilisation et de progrès, l’homme d’aujourd’hui n’a que peu changé de l’homme d’hier, car toujours en lui se trouvent les vices les plus sales; le racisme, l’ignorance, l'indifférence, la cruauté et la volonté de pouvoir et de contrôle.

Sommes-nous peut-être en ce 21ième siècle à un tournant de notre histoire où l’homme conscient de ses faiblesses voudrait enfin faire amende honorable et devenir sage? Rien n’est moins certain si l’on en juge les crises récentes; le génocide du Rwanda et la guerre de Yougoslavie sont autant de rappels funestes de l’Histoire qui se rejoue sans cesse. Les famines africaines et l’écart croissant entre riches et pauvres ne trouvent pas de solutions. La destruction continue des écosystèmes planétaires, de la biodiversité, celle des diversités culturelles nous invitent à contempler un avenir uniformisé et appauvri, plus difficile à vivre pour les générations futures. Enfin l’exploitation impitoyable et sans précédent des autres formes de vie de notre planète nous renvoie à notre formule d’introduction et sa promesse d’une exploitation renouvelée de l’homme par l’homme. Ceci n’est pas une fatalité, il y a des responsables et ils sont nombreux ; ils sont nos voisins, nos amis, nos collègues, les membres de notre famille. Ils sont visibles et touchables. Ils sont proches de nous.

Dans ‘Un éternel Treblinka’, un livre essentiel que chaque collégien, selon moi, devrait étudier dans nos programmes scolaires, Charles Patterson décrit la relation frappante entre l’industrialisation de la mort dans les abattoirs et l’Holocauste, la mort programmée et institutionnalisée de millions d’être humains sous le régime Nazi. Ce livre dont la publication en France a été rendue difficile, dans la mesure où il traite de deux sujets non seulement très sensibles, mais aussi de la connexion qui y est faite entre l’abattage des animaux et l’Holocauste, soulève une certaine incompréhension. Pourtant, au lieu de provocation vaine, Charles Patterson veut simplement éclairer notre conscience sur l’exploitation dégradante des animaux et la déshumanisation extrême qu’elle a entraînée au cours de l’histoire de l’humanité. Pour reprendre une des phrases clefs du livre, celle du philosophe juif Theodor Adorno, qui dut fuir le Nazisme: “Auschwitz commence quand quelqu’un regarde un abattoir et pense: ce ne sont que des animaux.”

Camp de Buchenwald 

Ce ne sont que des juifs pensait certainement Hitler qui s’inspira des chaînes de désassemblage des abattoirs de Chicago de la fin du 19ième siècle pour mettre au point, de manière pratique, la Solution finale. En effet, dès 1900 la mécanisation et la spécialisation des tâches dans les abattoirs, dont s’inspira d’ailleurs Ford pour adapter le travail à la chaîne à l’industrie de l’automobile, allaient permettre de répondre à la croissance rapide de la demande pour la viande. Quelque 400 millions d’animaux pouvaient être abattus, découpés et transportés par an, à une vitesse sans précédent; ce chiffre est passé à 10 milliards d’animaux aujourd’hui, rien qu’aux USA. Une civilisation qui tue tant d’animaux avec une telle frénésie, à une échelle si monumentale, n’est-ce pas là un paradoxe? 

L’Histoire donne à Ford le crédit pour l’application de ce mode de production intensif et rapide, mais c’est bien dans les abattoirs de Chicago que commencèrent la seconde Révolution industrielle et la route vers les camps de concentration. C’est dans l’Amérique de tous les esclavagismes, de l’animal à l’homme, qu’émergèrent les délires racistes du Troisième Reich : cet esclavagisme qui aura si bien servi la cause du capital, de l’économie de toute une nation, aura amplifié la désensibilisation des masses. Si l’abolition de l’esclavagisme remonte à 1865 aux Etats-Unis, l’exploitation des animaux continue à des degrés absolument astronomiques et l’étendue du massacre devrait interpeller quiconque se pose un instant la question. 

Les chiffres ne peuvent qu’attester du fait peu glorieux que l’espèce humaine est la plus meurtrière de toutes les créatures de cette planète. Pourtant, cette même espèce humaine ne cesse d'invoquer son haut degré de civilisation, l’excellence de son intelligence et son raffinement dans tous les domaines et surtout, surtout sa supériorité morale par rapport aux autres animaux. Cette insistance tout anthropocentrique, et humaniste, à voir chez nos contemporains le point culminant, l'apothéose du règne animal, et pourquoi pas l’image de Dieu, ne cherche qu’à faire oublier la terrifiante condition du genre humain et tout le sang et les larmes qu’il répand autour de lui. 

Alexander Von Humbolt, naturaliste et explorateur, fondateur de la climatologie du 19ième pensait que la cruauté ne peut pas être conciliable avec une humanité instruite et une véritable érudition. « Il est faux et grotesque de souligner à chaque occasion leur apparent haut degré de civilisation» dit-il, « alors que chaque jour, ils tolèrent avec indifférence les cruautés les plus infâmes perpétrées contre des millions de victimes sans défense. » Ils tolèrent le massacre des animaux comme beaucoup fermaient les yeux sur les pogroms, les rafles, les ghettos, les autodafés, et enfin l’inéluctable obscénité des chambres à gaz.

Upton Sinclair, un journaliste américain passa 7 semaines dans l’enfer des abattoirs de Chicago, ce qui lui inspira le roman ‘The Jungle’ dans lequel il retrace l’expérience d’une famille de travailleurs dans les chaînes de transformation et de découpe. Pour la première fois, le public américain découvrait l’environnement hostile, froid, sale et cruel des abattoirs de Chicago, la malpropreté et les difficiles conditions de travail. Dans l’un des épisodes du livre, Jurgis Rudkus, un immigrant lithuanien fait le tour des opérations d’abattage : «Il y avait des gémissements, des grognements et des plaintes d’agonie ; c’était trop pour certains visiteurs—les hommes se regardaient, riant nerveusement, et les femmes restaient prostrées, le sang leur montant à la tête, et les larmes apparaissaient dans leurs yeux. »

 élevage intensif de porcs

Le roman de Sinclair fut traduit en 50 langues, sauf en français jusqu’à l’année dernière ; étonnante contradiction au pays de la littérature et du fromage. Sinclair, était non seulement un remarquable écrivain, mais aussi un socialiste qui pensait pouvoir faire la promotion de ses idées grâce à un récit des conditions de travail terribles des travailleurs des abattoirs. L’ironie du sort et à la grande consternation de Sinclair à la fin de sa vie, c’est que son ouvrage le plus célèbre, fit si peu pour établir le socialisme aux Etats-Unis. Ce qui captiva l’attention des lecteurs et du public, ce fut le manque d’hygiène dans les abattoirs et la mauvaise qualité des saucisses, un mélange odieux de déchets, de suie et d’excréments. Le président Roosevelt, lui -même, en jeta son petit-déjeuner par l’une des fenêtres de la Maison-Blanche à la lecture du livre de Sinclair.

Voici donc, ici brièvement exposé, l’un des exemples historiques les plus édifiants de la morale de nos contemporains. Des saucisses à défaut d’idées de justice et d’égalité! Voilà enfin révélée, après plus de 2000 ans de christianisme, toute la place de la civilisation de l'homme: son estomac. 

A lire en anglais:

Eternal Treblinka : Our treatment of animals and the holocaust. Charles Patterson Lantern Books, New York (2002). 

A lire en français:

Un éternel Treblinka. Calmann-Lévy (janvier 2008) Collection: C-LEVY. Auteur : Charles Patterson. Traduction Dominique Letellier. 

Retour à l'accueil